Istanbul: l’envoûtante

Voici le légendaire palais de Topkapi d’où les sultans régnaient sur l’Empire ottoman avec leurs janissaires et sur les concubines avec leurs eunuques. C’était l’après-midi. Le temps était humide sans être froid, indécis sans être triste. Des petits groupes de gens se dispersaient dans les cours du palais qui se succèdent les unes aux autres. Et dans chaque cour, des kiosques, des pavillons entourés de jardins et des fontaines ouvragées attiraient sans cesse mon attention et ma curiosité. Mais par un caprice de mon guide ou par un coup de malchance, je ne pus visiter le Harem. Je ne vis ni le hammam, ni les salons des Sultanes, ni l’ombre des belles Orientales assoupies impudiquement sur les soies douces et fluides venant de Chine. Dans la dernière cour, nous sommes à la pointe de cette acropole fantastique.

L’Europe y trouve son extrême pointe Sud-Est. J’arrivai ému en ce lieu stratégique. C’était l’heure attendue du crépuscule, cet instant de tendre complicité dans l’intimité des villes entre la clarté des rues qui agonise et les lampes qui renaissent dans les salons chaleureux. Devant moi, la mer de Marmara, grise, d’un gris morne, était sillonnée par une kyrielle de bateaux naviguant en tous sens qui apportait ça-et-là des pointes de couleurs perçant le gris devenu anthracite.

Arrivé sous le kiosque des sultans, mon regard se porta sur la ville en s’ouvrant sur la Corne d’Or, cette vallée inondée du fleuve qui sépare les deux rives européennes d’Istanbul. La ville s’éclairait. Les dizaines de minarets devenaient des quilles allégoriques plantées dans la nuit orientale et sur la rive opposée on apercevait encore l’autre ville dans la ville, celle du négoce, de la mode, de la jeunesse bien vivante et se détachant comme un repère, la tour de Galata construite par les Génois en 1348 toujours fière de sa silhouette.

Je me souvins alors de la veille au soir. C’est dans cette tour dont l’étage supérieur est aménagé en restaurant gastronomique que, Allah me pardonne, j’assistais comme à Tunis au spectacle des danseuses du ventre, mais aussi à celui plus exceptionnel des Derviches Tourneurs. Ces ascètes musulmans adeptes du soufisme tournent sur eux même, les bras déployés, les paumes des mains ouvertes vers le ciel pendant une dizaine de minutes au son de la musique. C’est ainsi qu’ils entrent en communion avec Dieu, vêtus d’une longue robe blanche et d’un chapeau conique. Enivrant.

Le jour mourait. Soudain, tournant la tête vers la droite, je vis sur une rive, qui commençait à s’évanouir, les lumières de l’Asie. Le globe-trotter peut ainsi voyager d’un continent à l’autre par un simple mouvement des yeux. Au loin le viaduc sur le Bosphore était déjà sous les projecteurs. La ville se préparait pour la nuit.

Sainte-Sophie. Photo prise en 2019 lors d’un second passage

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