Je marchais lentement sur les passerelles dominant le lac Argentino en homme qui se promène, sans l’impatience d’atteindre son but. Le site avait une beauté singulière qui lui venait sans doute de la transparence de l’air. Au bout de mon regard, un mur blanc se rapprochait au rythme de mes pas. Par deux fois, des détonations résonnèrent, intrigantes, surréalistes. Pourquoi, me dis-je ? Les cent derniers mètres sont les plus longs. Un nuage passa sur le soleil, privant le front de glace de sa lumière et votre narrateur de sa joie. Pour un instant, pour un instant seulement.
Le très médiatisé Perito Moreno, gigantesque nappe froissée dont le rebord acéré tombe en dentelle se profilait à mon horizon.
De temps en temps, des blocs se détachaient par pans entiers et plongeaient dans le lac dans des gerbes d’écume avec des bruits de craquements impressionnants… La réponse au pourquoi.
Puis, ces blocs fracturés s’enfonçaient dans un tourbillon, soudain émergeaient brutalement dans une vague cristalline et enfin se mettaient à flotter dans le calme revenu. Et tandis qu’ils partaient à la dérive, le mur fermait sa cicatrice.
Le silence revenait. Pour combien de temps ? Il fautattendre, comme nous attendons dans nos vies ces instants sublimes où tout bascule, où le bonheur s’immisce fugace et dérisoire, où le destin s’affole.
L’intérêt du Perito Moreno réside non seulement dans sa beauté mouvante, mais dans sa puissance d’espoir. Dans notre climat devenu aléatoire, c’est le seul glacier qui continue d’avancer.
Sur le chemin de glace pilée, chaussures à crampons et cannes à pitons en main, nous montions tranquillement à l’assaut du Perito dans une sorte de mini-trekking. Une crevasse à droite, un trou plus loin, restons vigilant sur le chemin tracé ! Et nous voilà le suivant du suivi. Tout autour de nous, les pans de glace étaient zébrés de nuances bleutées témoin de la métamorphose de l’eau et de rayures noires.
Un peu d’anatomie glaciaire. Ces bandes noires dites de Forbes, (un Écossais) que l’on voit bien sur la Mer de Glace à Chamonix s’expliquent par l’alternance des saisons. Les crevasses se remplissent de pierres tombant en été, salissant la glace. D’où l’alternance de bandes sombres souillées et de bandes blanches propres. Les premières ne se voient pas en hiver du fait de la neige tombée.

Sur la gauche les lignes de Forbes
