Les rues transpiraient un bonheur de vivre et la foule les traversant comme une armée en campagne véhiculait des sourires d’une curieuse victoire. Tout paraissait dans un ordre établi que pas une discordance ne venait perturber comme si la tristesse s’était fracassée sur la dernière pierre jetée à bas du Mur. Cela me contenta après un été difficile. Je m’adaptai à cette nouvelle éthique qu’un choix judicieux venait de consacrer. Je donnais des révérences, on me les rendait.
De la place Alexandre où j’habitais, il fallait une marche décidée pour rejoindre la célèbre avenue Unter den Linden – sous les tilleuls. On y parle toutes les langues, on y écrase tous les pieds du monde. Je marchais pour apprécier sur la mythique avenue la charge historique des lieux, oublier les superpositions des événements malheureux du siècle dernier et retrouver les fragrances d’un passé plus brillant.
Les accords de violon qui s’envolent des fenêtres ne roulent plus comme des larmes et l’air se fait plus léger que l’éther. Je me promenais sur l’esplanade centrale de la rue bordée de quatre rangées de tilleuls dont les feuilles frissonnaient comme de plaisir sous la caresse délicate de la brise légère qui s’était levée ce matin-là. Au fur et à mesure que j’avançais, se profilait, comme un obstacle prestigieux, la porte de Brandebourg, symbole incontournable de l’unification des deux Berlin. L’édifice du parlement est grandiose. Au sommet de l’immense verrière flotte le drapeau de l’unité.
À l’écart du centre, Charlottenburg commencé en 1695 est un magnifique palais baroque que les rois de Prusse ont embelli. Une belle galerie de peintures se fait admirer dans une enfilade de salles richement décorées. La capitale de l’Allemagne réunifiée tente aujourd’hui de rassembler les morceaux d’un puzzle culturel et offre ses boulevards comme une vitrine de l’occident. Lors de mon passage, soit quatorze ans après la chute du mur, la ville terminait à peine ses chantiers.
Le lendemain, la recherche d’une certaine fraîcheur me conduisit dans les parcs. À travers la marqueterie des feuillages, le soleil s’amusait à semer des paillettes brillantes comme des cristaux et les ombres changeantes s’allongeaient sur les jardins fleuris comme dans un rêve impressionniste. Au loin la grandiose cathédrale « Dom » imposait au regard la majesté de sa façade flanquée de ses tours coiffées de coupole.
Reposé maintenant par le doux clapotis de la fontaine de Neptune, avec la mairie toute en briques rouges comme toile de fond, je m’avançai doucement sans but lorsque la foule me happa dans une avenue commerçante propice aux achats, sans cachet particulier.

